Les Démons

On trimballe forcément des regrets, et plus ça va. Il faut pourtant être réaliste. Si on additionne toutes les pages qu’il faudrait avoir lues ou relire, on doit convenir qu’on y arrivera pas, mais ce n’est peut-être pas si grave.
D’avoir mal lu les grands auteurs, et surtout celui-ci,  fait partie, des regrets. Regrets d’avoir été trop jeune pour y avoir compris quelque chose, pris par une sorte d’injonction morale ou culturelle de s’atteler à leur lecture.
Le regret aussi d’y avoir consacré tant de temps pour si peu de souvenirs.

Donc, cette pièce, qui rappelons le, c’est peut être nécessaire, est tirée d’un roman de Dostoievski, Les démons, qui à l’époque s’appelait autrement, ce qui rend les souvenirs de ce roman encore plus incertains.
C’est peut-être l’occasion ultime de découvrir, plus que redécouvrir cet auteur si énorme et incontournable, et pourquoi pas d’être capable d’en dire quelques mots. On verra bien ce qu’il en est..
Autant commencer alors par le début de la pièce, sinon du roman, on ne sait pas quel est le lien qui unit le roman et la pièce, pour ça, il faudrait connaître le roman, et que justement on compte sur la pièce pour avoir une idée du roman. Vu les allusions anachroniques à des évènements plus récents que la Russie du 19ème siècle, on est en droit de penser que l’adaptation est assez libre.

Quand on entre dans la salle, grande salle, prestigieuse, le TNP, ce n’est pas rien, même si on sait que Planchon a récupéré le sigle un peu à la hussarde, la pièce est déjà en route, du moins il se passe déjà quelque chose sur la scène. On n’est pas surpris, le procédé est courant, d’ailleurs si on est mal luné, on peut penser que la pièce est un catalogue des haut faits du théâtre d’avant garde des cinquante dernières années.
Sur la scène, les acteurs sont là, assis ou en train de vaquer. Un couple, homme et femme en petite culotte blanche, kangourou pour l’homme, pas très seyante, esquissent des pas de danse, contemporaine avec un air un peu coquin. Pourquoi, il doit y avoir une réponse, on assiste sans doute à une introduction, une exposition de ce que sera la pièce.
Un piano est en évidence au milieu, on pense à un hall de gare, un joli bordel. L’architecture de fer 19ème siècle, grandes poutres triangulées, lourds poteaux en fonte, va dans ce sens, sauf que c’est un peu délabré, abandonné, peintures incertaines, morceaux de cloisons à moitié démolies.
C’est plutôt une friche industrielle, thème assez récurrent chez les scénographes.
Le public est convié, un serveur de brasserie en costume lie de vin distribue des coupes de champagne à qui en fait la demande. Il est assez bonhomme mais pressé, on sent qu’il a du métier, et de la faconde

Il faut un peu insister pour qu’une coupe arrive à soi, on est déjà dans une lutte pour la survie, serait- ce le thème de la pièce, par moment on sera proche du théâtre de la cruauté, les comédiens souffriront et nous ferons aussi souffrir, on en ressortira assez éprouvé. Pour le moment il ne s’agit que de champagne, pour illustrer la démesure de l’âme russe ?
On ressent déjà que la pièce a un horizon plus vaste que la Russie de l’époque, le décor n’a rien d’historique, il est juste un peu inquiétant, genre fin de quelque chose.
Un signal, mais ce n’est pas sûr, et le déroulé de la pièce est suffisamment compliqué, donne à penser qu’on va rentrer dans le dur, les comédiens déplacent les lourds poteaux en fonte qui barrent un peu la scène, on découvre que la fonte n’est que du contreplaqué suspendu par des roulettes, c’est bel et bien du théâtre, la pièce peut commencer. Les officiants vont endosser des rôles, à nous Dostoievski.
Qu’apprendra-t-on de Dostoievski ?  Une ambiance, une petite musique, celle qu’on avait cru déceler il a quelques décennies, faute d’absorber plus. La folie, la démesure d’un milieu d’oisifs, aristocrates ou bourgeois rentiers, nihilistes ou exaltés, occupés aux grandes questions et à refaire le monde.
On entend de longues tirades dites au pas de charge, qu’on ne peut digérer, comme si l’important était la musique du texte plus que le signifié, mais on échoue à vouloir rattraper le temps perdu, Dostoievski restera un monde inatteignable.
Dostoievski, on s’en fout un peu. L’important, c’est la forme, la gestuelle, les cris, les postures des corps, la chorégraphie, l’image, le déplacement, le bruit, la fureur, le théâtre, quoi.
Dans les quels les acteurs souffrent et excellent.

Michel

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