La chambre désaccordée

Cela fait plus d’un mois que j’ai réservé ma place pour « La chambre désaccordée ». Pour me payer la place, j’ai vendu un de mes tableaux sur le bon coin. Autant dire que cela m’a coûté un bras (ou plutôt une jambe). Le jour J arrive. Dehors, il fait beau et je n’ai plus très envie de m’enfermer dans une salle. J’hésite. Et puis, ce titre : « La chambre désaccordée » c’est-à-dire la chambre qu’on ne veut pas m’accorder ou la chambre dans laquelle résonne une musique disgracieuse. Tout un programme qui ne me dit rien qui vaille. Mais ce titre… Finalement la curiosité l’emporte.

19h 30 Je passe dans la salle de bain pour me refaire une beauté. Un petit coup de parfum, une once de crayon sur les yeux, une pointe de rouge à lèvre, et me voilà prête.

19h 45 Il est temps de partir. J’ai calculé mon itinéraire sur le site des TCL. Mais soudainement grand dilemme. Bus ou métro. Métro ou bus. Ticket ou carte. Carte ou ticket ? Je perds du temps, je vais être en retard.

20h Je décolle enfin (enfin façon de parler, je ne prends pas l’avion, je lève les fesses de mon canapé). J’attrape mes clefs, ferme la porte et descends l’escalier. Je suis fébrile. Dans l’escalier, je rencontre la voisine qui voudrait bien me parler. Je dis « Je n’ai pas le temps, je vais être en retard. » Elle me répond « Si de temps en temps, tu prenais ton temps, tu aurais plus de temps. » J’ai l’impression d’être le lièvre dans Alice au Pays des merveilles. Toujours à courir après le temps.

20h 15 Je m’engouffre dans le métro. Je vérifie que j’ai bien pris les billets. Tout à coup, mes pensées me rattrapent. Et si on me refusait l’entrée. Avec ce titre, « La chambre désaccordée ». C’est peut-être cela, un spectacle annulé avec des spectateurs devant la chambre dans laquelle ils ne peuvent pas pénétrer. Je me dis « je verrais bien » mais je ne suis pas rassurée.

20h 30 Les trois coups retentissent dans la salle. Ouf, je vais pouvoir rentrer.

20h 45 Le spectacle commence. C’est un orchestre de musique de chambre qui joue une musique sans harmonie. Je m’en doutais. Chacun ses accords mais pas d’arrangement. Le violon grince, la flûte siffle. Le gong tambourine. La trompette fanfaronne. Une musique du genre Pierre Boulez, stridente, un supplice pour les oreilles.

21h D’habitude, je m’endors au spectacle. Mais là, c’est impossible. Trop de bruit. Une confiture acoustique. On m’a donné des bouchons d’oreille mais ils restent inefficaces tant le volume en décibel est élevé.

21h15 Entracte. Je quitte ma place après avoir scruté la salle pour voir s’il n’y aurait pas quelqu’un que je connaisse.

21h30 Le spectacle reprend. La seconde partie est très différente de la première. Plus de musique mais du texte. Un acteur qui se moque des spectateurs qu’il veut à tout prix mettre dehors pour retrouver la tranquillité des répétitions. Il scande « Raus, Dehors ! » Un petit rire nerveux me traverse de part en part. Que faire ? Faut-il le prendre au pied de la lettre ou est-ce du second degré ?

21h 45 Des spectateurs excédés quittent la salle. Je me dis que rester serait un peu du panurgisme mais que sortir, serait un affront pour la troupe. De nouveau grand dilemme : Partir ou rester. Rester ou partir ?

22h Le spectacle se termine sous une salve d’applaudissements. Dans ma tête, les pensées se bousculent. Ce spectacle est déroutant car il est d’une certaine façon interactif. Il nous met face à nos choix, notre libre arbitre.

22h 15 Fin du spectacle. Je quitte la salle. En arrivant dans le hall, je suis arrêtée par un journaliste qui veut recueillir mes réactions à chaud. Je lui réponds : « C’est un microtrottoir ? Je ne voudrais pas dévoiler le contenu du spectacle. Allez-y vous faire une opinion par vous- même, ou n’y allez pas, après tout, c’est aussi un choix. Ce qui est sûr, Monsieur, c’est que je refuse de répondre aux questions de la presse. » Je rejoins le métro et je me dis en mon for intérieur : « Il faudra que j’écrive un article sur le spectacle. Je vais laisser reposer mes pensées et faire mûrir mon opinion. Dehors, les lumières de la ville se sont éteintes.

Noémie

Texte écrit à l’occasion de l’atelier d’écriture critique organisé par Culture pour tous le 12 septembre 2019 et animé par l’auteur Mohammed El Amraoui de l’association Dans tous les sens.

Crédits > Headphones by Emily Haasch from the Noun Project