Les dimanches après-midi avec mon père

A l’occasion de l’atelier d’écriture critique organisé par Culture pour tous le 19 juin 2019 au Toï Toï le Zinc et animé par l’auteur Mohammed El Amraoui (de l’association Dans tous les sens), Claire a écrit ce texte.

Je ne vais pas parler d’un événement en particulier, mais d’un rendez-vous – très régulier – qui fut pendant des années fort pesant, faisant l’objet de nombreuses ronchonneries, avant de devenir un rituel jubilatoire.
Ce rendez-vous c’était le match du dimanche après-midi du Top 14 de rugby avec mon père.

Car oui, après avoir écrit sur ma fille et ma mère, c’est aujourd’hui la figure de mon père que je dessine sur mon petit calepin.

Mon père est né au Maroc. Il est arrivé en France le bac en poche, dans la ville rose chère à Nougaro. Le musicien a marqué la culture de mon père, autant que le ballon ovale.
Bien qu’il ait eu une mauvaise expérience de jeu, dont sa cuisse garda des marques de crampons pendant plusieurs semaines, mon père s’est pris d’affection pour ce jeu bizarre où il faut réussir à avancer en envoyant le ballon toujours derrière soi.

Qu’à cela ne tienne, les dimanches après-midi, au lieu de s’assoir comme tout le monde devant Jacques Martin, nous serions assignés aux championnats de rugby.

Règles de jeu incompréhensibles, pour ne pas dire cauchemardesques, blessures sanguinolentes d’athlètes ombrageux aux humeurs parfois… percutantes, et puis mon père qui d’un coup d’un seul se mettait à hurler « Vas-y mon petit ! »

Non non, vraiment, je préférais encore aller piquer mes poupées avec les seringues de ma mère infirmière.

Mais les années passant, je me suis mise à regarder mon père regarder le rugby, à le questionner sur ces règles étranges, qui sans avoir la prétention de toutes les comprendre aujourd’hui, me sont devenues un peu plus familières. Jusqu’à ce qu’un jour, prise par la tension d’un match à rebondissements, je me sois moi-même mise à me taper sur les cuisses en criant « Vas-y mon petit ! »

Il faut savoir qu’aujourd’hui je suis interdite de match de rugby chez moi car je serais trop bruyante.

Mais quel plaisir de retrouver mon père un dimanche après-midi où il y a par hasard un match, et de pouvoir partager avec lui ce petit moment d’écran qui vous prend aux tripes sans que vous ne suiviez la compétition ou que vous ne connaissiez même le nom des joueurs.

Ainsi va la transmission filiale.