DIALOGUE D’APRÈS SPECTACLE

A l’occasion de l’atelier d’écriture critique du 2 mai 2019 proposé par Culture pour tous et animé par l’auteur Mohammed El Amraoui (association Dans tous les sens), Fabienne a écrit ce texte.

– Mon étonnement est à son comble : Te rencontrer là, au Zénith de Saint Etienne, pour un concert de rap ! Toi, que j’imaginais proustienne à l’envi, agoraphobe, te délectant du calme et du pur plaisir de la littérature. J’en perds mon latin.

– Je comprends grandement ton étonnement.  Disons que je suis là par complaisance pratique : j’accompagnais mon petit fils qui vient d’ailleurs de lâchement me fausser compagnie pour aller rejoindre des camarades de classe hautement plus intéressants. La vie nous oblige parfois à des compromis qui nous poussent vers des situations inattendues. Cependant, à bien y repenser, je pourrais être encline à dire (et je pressens déjà ton frémissement d’incrédulité) que finalement, tout n’était pas à rejeter et qu’il était fort aisé d’extirper de ce spectacle de petites pépites non négligeables.

–  Mon imagination a le plus grand mal à retrouver l’endroit et le moment où tu as pu prendre une once de plaisir à ce concert pour décérébrés.  Il t’inspire donc quelque frémissement cet orang-outang en Nike qui pue la sueur et qui exsude dans toute la salle des  relents d’alcool et de cannabis dès son arrivée sur scène ? Je ne comprends pas.  

– Admets avec moi, malgré le tableau peu ragoutant que tu en brosses, que sa voix de stentor impose un certain respect. Si au petit matin, tous les gens chantant sous leur douche, disposaient d’un tel timbre, les journées démarreraient avec plus d’allant.
Et puis accorde lui aussi un véritable amour des mots, une aisance à ouvrir des champs sémantiques vastes et variés, une capacité inouïe à jongler avec les sonorités, les résonnances.
Qui sommes nous pour nous arroger une quelconque supériorité intellectuelle au prétexte que nous avons traîné nos guêtres dans des couloirs universitaires ? Serions-nous seulement capables de lui écrire 3 lignes ?

– Discutons donc de ces soi-disant bons textes et de leur teneur philosophique ! Ils dégoulinent de misogynie, de racisme, d’homophobie. La femme y est bafouée, reléguée au rang d’objet sexuel, de paillasson, répudiable, corvéable, inférieure Et toi, la féministe, la pacifiste, la conciliante, tu adhère à te telles inepties ! Je ne te reconnais pas.

– Que l’exagération est chose simple pour critiquer ! Cet homme parle aussi souvent d’amour, de séparation, de déchirement. De manière plus large, il peint, à sa manière, l’exil, l’ailleurs, le racisme ordinaire et son malaise à trouver sa place.

– Je vois arriver la petite fleur bleue qui va s’émouvoir et bientôt me le présenter comme une victime qui, à ce titre, à le droit de vomir haine et violence.

– Qui de nous deux est le plus excessif  à vouloir absolument tout rejeter.
Arriverais tu à articuler certaines de ces chansons avec une telle maestria Même un Fabrice Luchini en pleine forme pourrait se prendre les pieds dans le tapis.
Et la scénographie ? Je m’étonne que ton regard acéré et ton goût des belles choses ait fait si peu cas de toute cette créativité Chaque chanson offrait un nouveau décor, un nouvel univers, percutant, inexploré que tu rechignes à admettre A moins que tu n’aies oublié tes lunettes.

– Soit, je veux bien reconnaître qu’au niveau réalisation lumière, ton jugement est exact C’est de la belle ouvrage, un travail ciselé, inventif qui force le respect.  Mais que cet aveu me coûte !

– Enfin, une parole positive ! Je reprends confiance en toi. Nous avons frôlé l’incident diplomatique et nos relations ont connu un tour périlleux Mais comme je reste à jamais ta meilleure bonne copine, je veux bien oublier ce petit moment d’égarement de ton objectivité et je t’invite le mois prochain au récital Mozart à la crypte de la cathédrale.

Je sais d’avance qu’au sortir, nous n’aurons pas tant à nous raconter. 

Fabienne