Code Skype

Ce texte a été écrit par Frédérique à l’occasion d’un atelier d’écriture critique proposé par Culture pour tous et animé par Mohammed El Amraoui.

« Est-ce que j’ai changé ? J’ai blanchi sur les côtés… ».

Cette nuit pour la première fois, Abdel parle dans la lumière blafarde de son écran d’ordinateur. Les ombres de la nuit creusent ses traits, dans son dos, une étagère accrochée au mur de sa chambre. Bricolage indestructible. Abdel parle à Zaïna. Zaïna aux cheveux sombres, Zaïna au regard doux, Zaïna à la peau soyeuse… Zaïna46 code Skype, sa femme de l’autre côté de la Méditerranée qu’il n’a pas vue, pas touchée, pas serrée contre lui depuis cinq longues années.

Et Zaïna regarde Abdel, défait ses cheveux et c’est le temps tout entier qui se défait dans son geste, la peur d’avoir vieilli dans les yeux de l’autre, la douceur de retrouver le regard aimé, le sourire tendre et inquiet entre ces deux-là.

« Arrête de pleurer ou je quitte l’ordinateur »… « Je pleure de joie, répond Zaïna, toi aussi tu peux pleurer, non ? »

Perdre de vue l’être aimé, est-ce perdre l’amour ? Retrouver son regard, son visage et c’est l’amour qui s’envisage à nouveau, entre à flots et bouscule les quiétudes, les habitudes et les repères d’Abdel. C’est la douleur réveillée, pourtant soigneusement enveloppée au fixe du quotidien. Comment maintenir l’intimité sans les corps qui se touchent et se parlent en silence, si vivants ?

Abdel a éteint l’ordinateur, la nuit s’avance tard mais dormir… comment fermer l’œil après qu’il ait retrouvé l’éblouissement ?

Aux premières lueurs du jour, Abdel redevient l’homme derrière le comptoir. De l’autre côté, comme chaque matin, la femme aux escarpins rouges se hisse sur le tabouret, commande son café. Elle défait ses cheveux en lisant le journal, la radio posée entre eux égrène une musique dansante. Cette femme est belle,  vivante, elle parle en souriant à Abdel. Si proche soudain. Et il se laisse emporter par le souvenir de Zaïna, traverse la frontière du comptoir, s’approche, pose sa joue sur son épaule à elle. Se lover dans les bras de l’inconnue, sentir son odeur, le grain de sa peau, enfouir son visage au creux de sa tendresse, enfin trouver un lieu où déposer son amour pour Zaïna si loin, et son manque d’elle, si fort.

Mais le désir n’est pas le dialogue. Abdel perd pied, la femme prend peur, elle s’enfuit.

Skype n’est pas la vie.

Fred garcin

Vaulx-en-velin
19 janvier 2019